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La filière plasturgie sous pression
publié le mardi 25 février 2025
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Hausse des coûts de production, carnets de commande et recrutements en berne, perte de rentabilité, etc. la filière plasturgie cumule les signaux d’alerte. Si les secteurs de l’automobile et du BTP étaient déjà touchés, le secteur de l’emballage montre à son tour des premiers signes de retrait depuis le second semestre 2024.
Le bilan économique présenté par Polyvia, l’Union des transformateurs de polymères, mi-janvier s’avère donc assez sombre. Si le chiffre d’affaires 2023 du secteur de la plasturgie s’est stabilisé à 39,7 milliards d’euros par rapport à 2022 après une période post-Covid marquée par l’inflation, les volumes de production ont reculé de 7% en 2023 pour revenir à un niveau équivalent à celui de 2012-2013 lors de la crise de la zone euro. Le syndicat prévoit d’ailleurs «un retournement de la situation» au vu du second semestre 2024 qui affiche un retrait franc de l’activité. Le ralentissement est d’autant plus marqué et soudain pour l’emballage industriel, et dernièrement pour l’emballage grande consommation, la cosmétique et l’agroalimentaire, encore épargnés jusqu’à présent. «Le BTP, l’automobile, le nautisme ou l’agriculture faisaient eux déjà face à des difficultés. Seuls les marchés de l’aéronautique et de la sécurité/défense restent porteurs», analyse Xavier Chastel, directeur général de Polyvia. Une situation qui laisse peu de visibilité aux industriels pour se projeter en 2025.
Perte de rentabilité et recul de l’emploi
Entre 2019 et 2023, les coûts de production se sont envolés : +21% des prix à la production, mesurés en sortie d’usine en raison notamment de la hausse des coûts de l’énergie et des polymères. Autre conséquence du cycle inflationniste démarré en sortie de période Covid, le coût de la main-d’œuvre a également augmenté. Le salaire mensuel de base de la plasturgie a progressé de 14%, contre 11% pour l’ensemble de l’économie. Quant à l’emploi, après avoir rebondi entre 2021 et 2022, il recule en 2023, conséquence du tassement des carnets de commande. Les premiers à être touchés sont les postes en intérim. Le recrutement souffre également de la situation.
Une balance commerciale déficitaire
Moins exposée à la crise du marché automobile que son voisin germanique, la France est par contre plus fragilisée par le retrait du BTP et mise sur le dynamisme des secteurs de la santé et du médical. Pour rappel, l’Hexagone occupe la 3e place du marché de la plasturgie en Europe en termes de chiffre d’affaires, devant l’Allemagne et l’Italie. La balance commerciale reste pour autant déficitaire en 2023, la France représentant 10% des exportations en UE pour une valeur de 11,1 Mrds €. Le déficit commercial des produits de la plasturgie qui se chiffrait à 4 Mrds € en 2021 a progressé à 4,6 Mrds € en 2023. Quant au taux de couverture des importations par les exportations, il atteint 71% sur la même période, son plus haut niveau depuis 2009. En comparaison, la zone euro réalise de meilleurs scores avec un taux de couverture de 115% en 2023 malgré une perte de 10 points en l’espace de dix ans, signe d’une perte de dynamisme à l’export. «Les importations chinoises ont reculé de 24% depuis 2015 au profit d’autres pays, comme celles venant d’Espagne par exemple. Le poids des Etats-Unis est resté quant à lui stable entre 2015 et 2023 à 358,8 M€ (3,6% de la valeur totale). La réélection de Donald Trump à la présidence américaine va certainement changer la donne, une situation à suivre de près», commente Xavier Chastel.
Les efforts d’investissement persistent
Malgré ce contexte morose, les industriels français ont poursuivi leurs investissements. Les dépenses en capital des entreprises de la plasturgie sont supérieures de 7% en 2023 à leur niveau de 2019. Près des trois quarts des montants investis concernent l’acquisition d’équipements (machines, outillages) et la construction de sites de production. «Si les niveaux d’investissement restent élevés, ils commencent à pâtir des taux d’intérêt et des politiques économiques et budgétaires nationales», analyse le porte-parole de Polyvia. A l’échelle européenne, la France investit plus en proportion que l’Allemagne ou l’Espagne, mais pour rattraper son retard. A l’heure actuelle, le taux d’utilisation de l’outil industriel français est de 75%.
Transformation des polymères en France
L’Hexagone accueille environ 3000 établissements, soit en moyenne 150 par région. La filière de la plasturgie ne se cantonne donc pas au bassin d’Oyonnax. D’autres régions participent à la transformation des polymères, comme celle de Sainte-Sigolène en Haute-Loire, spécialisée dans l’extrusion plastique ou celles des Hauts-de-France et du Grand-Est. Les principales résines travaillées sont les polyéthylènes (37,8%) et les polypropylènes (21,4%). Au total, 5 MT de polymères vierges sont transformées par an, dont 39% sont utilisés pour fabriquer des emballages plastiques. Selon le SRP (Syndicat des Régénérateurs de Matières Plastiques), qui représente 75% des recycleurs français, la France aurait une capacité de production de matières premières recyclées supérieure à 890 000 tonnes pour une production réelle proche des 600 000 tonnes. Parmi les résines les plus recyclées, l’on retrouve sans surprise le PET, seul polymère recyclé mécaniquement à être apte au contact alimentaire.
Economie circulaire
«Il n’y a pas un plastique mais des plastiques, avec leurs qualités propres, adaptés à une application donnée, de la simple commodité aux plastiques les plus techniques. Supprimer les plastiques serait une hérésie», s’insurge Pierre-Jean Leduc, président de Polyvia. L’organisation professionnelle défend une approche scientifique de la stratégie 3R (Réduction, Réemploi, Recyclage), basée sur des études ACV objectives et des données fiables et récentes afin d’orienter au mieux les choix des fabricants. Avec pour objectif final et commun à l’ensemble de la chaine, celui de réduire la consommation de matière (réduction du poids des plastiques, limiter l’usage de résines non recyclables, favoriser l’incorporation de matières plastiques recyclées MPR) en vue de sa décarbonation. Loin de l’objectif des 5% en 2023 fixé par la loi AGEC, le réemploi est pourtant adapté au plastique, et fonctionne déjà pas mal pour les emballages industriels. Plusieurs questions restent cependant en suspens pour un passage à l’échelle efficace : «l’absence de définition claire d’un produit réemployable, le manque de standardisation sur ces emballages, l’incitation de l’acceptabilité du consommateur, la viabilité du modèle économique, et le risque d’effets croisés entre le réemploi et la recyclabilité», pointe du doigt Polyvia. Pour avancer, cette dernière s’est associée au centre technique IPC au sein du groupe R3Emballe pour explorer les normes et les innovations relatives au réemploi. En parallèle, un Guide de conception des emballages réemployables est en cours de préparation et s’appuiera sur les tests qui seront réalisés sur la récente ligne de lavage installée au Centre technique IPC d’Oyonnax.
Le recyclage, un potentiel à débloquer
Pierre angulaire de la stratégie 3R des plasturgistes, le recyclage est considéré comme «l’avenir des plastiques», a martelé Pierre-Jean Leduc lors de la conférence de presse de Polyvia. Chiffres à l’appui : le recyclage réduirait ainsi jusqu’à 34% les émissions de gaz à effet de serre et jusqu’à 70% la consommation d’eau. Pourtant, le taux d’incorporation de matières premières recyclées peine à décoller, avoisinant les 10 à 12% en France en fonction des secteurs selon Plastics Europe (10,3% pour le packaging). «L’enjeu est double : trouver un équilibre entre des prix compétitifs pour permettre aux plasturgistes d’augmenter leur taux d’incorporation de matières recyclées dans leurs produits en respectant les règles de sécurité et de qualité européenne, tout en permettant aux recycleurs de dégager des marges suffisantes pour maintenir leur activité et augmenter leurs capacités de production», analyse Polyvia.
C’est dans cette optique que l’organisation professionnelle participe aux négociations autour du projet d’incitation à l’usage des matières premières recyclées dans les secteurs sous REP, voulu par le gouvernement : «ce serait un bon levier pour donner un coup d’accélérateur à la filière du recyclage, mal en point», avoue Xavier Chastel. Les éco-modulations pourront ainsi compenser le delta de 20 à 30% de prix du recyclé avec le vierge, grâce à des primes (de 50 à 500 euros la tonne) accordées aux metteurs sur le marché en fonction des plastiques recyclés incorporés et du type de recyclage en boucle ouverte ou fermée. Objectif : allouer des primes plus incitatives pour les résines les moins recyclées afin d’éviter toute distorsion entre les secteurs et conditionner les éco-modulations à un critère de distance (moins de 1500 km entre le lieu de collecte et le régénérateur) pour favoriser les boucles locales.
Tous ces points sont actuellement en cours de discussion avec les acteurs de la filière. Si le projet aboutit, le système devrait entrer en vigueur au 1er janvier 2026 et concerner dans un premier temps les REP Emballages et 3E (les secteurs automobile et BTP seraient exclus).